21/12/2009

Silence..., de Frédéric R.

La porte de l'appartement claque quand je la referme brutalement, et les clés cliquettent dans la serrure. En me retournant, j'aperçois la concierge. Elle descend les escaliers du quatrième qui grincent sous son poids. Je réponds doucement à son bonjour sonore et m'éclipse avant qu'elle se mette en tête de vouloir entamer la conversation.

Je descends les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée en serrant les dents. Depuis l'accident j'ai la jambe raide et c'est devenu assez pénible de vivre au troisième sans ascenseur. Il faudra que je pense à déménager.

La porte d'entrée s'ouvre après l'habituelle plainte nasillarde de l'interphone et me voilà en train de me jeter dans le tintamarre de la rue. Ah oui, c'est vrai, il y a des travaux de voirie devant mon immeuble. Aujourd'hui ils y vont au marteau piqueur. Je ne sais pas comment ils font pour supporter ça, ces gars-là.

Je longe la rue et dépasse une file de voitures à l'arrêt dans les bouchons. Et ça klaxonne, et ça fait rugir les moteurs. Le bus 17, lui, ne s'embarrasse pas de tout ça et passe en vrombissant dans son couloir dédié. Pas grave j'avais prévu de marcher.

Il y a du vent aujourd'hui, les feuilles bruissent là-haut dans les platanes. Les oiseaux sont en pleine forme, le printemps les fait gazouiller à qui mieux mieux. C'est une belle journée. J'ai bien fait de passer par le parc.

Je contourne la fontaine et son eau claire qui clapote indéfiniment. Les graviers crissent sous mes pas. Oui, décidément c'est une belle journée. D'ailleurs les gamins de l'école des Lilas s'égaillent et criaillent de joie dans la cour, tandis que retentissent sporadiquement les sifflets des maîtresses.

Un camion de pompiers rutilant passe à tombeau ouvert sur le boulevard, sirène hurlante. J'attends qu'il ait disparu pour traverser et atteindre l'entrée de l'hôpital.

Je pénètre dans le hall frais comme une cathédrale. La fille de l'accueil m'adresse un  doux sourire, mais ne m'interpelle pas. Je connais le chemin.

Ici c'est le royaume des semelles chuintantes, des conversations à mi-voix, des silhouettes blanches et des fantômes pleins de regrets. Mais même après le tumulte du dehors, le faible nombre de décibels ambiants n'a pas d'effet apaisant sur moi, bien au contraire. Je sens que le silence que je m'efforce de maintenir à distance est maintenant bien près. Il est là, à l'affût, attendant que je baisse la garde pour entrer à nouveau en terrain conquis. Attendant que ma mémoire finisse par oublier ce qu'elle avait emmagasiné sans efforts.

Avant.

J'ai rendez-vous, j'entre comme toujours sans frapper dans le cabinet du docteur Dupuis. Il me sourit, debout derrière son bureau, et me serre la main sans un mot. Puis, après m'avoir invité d'un geste à m'asseoir, il s'installe sur son siège et griffonne quelque chose sur un bloc-notes devant lui. Ensuite il me le tend et je lis ces mots : « Comment ça va aujourd'hui ? »

Une version de Paco..., de Frédéric R.

Madrid est plein de garçons nommés Paco (Paco est le diminutif de Francisco) et l'on raconte en ville l'histoire du père qui vint à Madrid et fit paraître dans les petites annonces du journal El Liberal les lignes suivantes : « Paco, viens me voir hôtel Montana mardi. Tout est pardonné. Papa. » A la suite de quoi il fallut mobiliser tout un escadron de la gendarmerie pour disperser les huit cents jeunes gens qui avaient répondu à l'annonce. Mais le Paco dont il s'agit est resté caché derrière la vitre de l'entrée, observant la scène et cherchant à voir cet homme qui avait été son père. Il suait à grosses gouttes, tremblait de tous ses membres; un tic nerveux lui remontait la commissure des lèvres.

Qu'allait-il lui dire ? Comment allait-il lui expliquer ce qui s'était passé entre le jour de son départ soudain et aujourd'hui ? Quand il avait vu l'annonce, il avait immédiatement eu l'intuition que c'était son père. D'abord, l'hôtel Montana, où il fuyait chaque mardi en prétextant un poker avec ses collègues. Cette audace donc, de donner rendez-vous dans le lieu de sa trahison, en pensant de bonne foi que ce lieu n'évoque quelque chose que pour lui. Puis cette lâcheté, en passant pour celui qui a à pardonner alors qu'il est coupable !

1 – Le fils est venu pour le tuer. Sans que l'on sache exactement ce que le père a fait (sauf les va-et-vient à l'hôtel).

2 – Le père se confesse.

3 – Le père se trompe de Paco. C'est son sosie !

Caressant le couteau suisse caché dans sa poche droite, Paco s'engouffra finalement à travers les portes tournantes de l'hôtel, la rage au ventre, bien décidé à en découdre avec son impudent de père qui avait eu l'audace de passer cette annonce.

Devant la petite « chose » ratatinée qui se tassait tout entière dans un des fauteuils de cuir fauve du Montana, la hargne de Paco, qui l'avait tenu en vie toutes ces années, s'évanouit. Et c'est en larmes qu'il échoua aux pieds de son géniteur.

1 – Papa est malade et veut renouer avec son rejeton à qui il pardonne de ne pas l'avoir pardonné !

2 – Papa cache un couteau dans sa poche et le plante entre les omoplates de son fils sanglotant.

3 – Papa veut revenir sur la terrible méprise qui l'a éloigné de son fils. S'il se rendait à l'hôtel Montana tous les mardis c'est que... il prenait des cours de cuisine...

« Oh père, pendant toutes ces années j'ai souffert le martyre, effondré sous le poids des regrets, étouffé par les remords. J'ai fait des cauchemars toutes les nuits. Comment as-tu pu trouver la force de me pardonner ? Si je reviens aujourd'hui c'est parce que tu veux m'accorder ce pardon.

- Non Paco. C'était une ruse. Je ne t'ai pas pardonné. Ta mère est morte. Je suis moi-même au bout du chemin. Tu as été acquitté. Mais moi j'ai toujours refusé ce verdict. Ce n'est que justice : tu m'accompagneras en enfer ! »

Et le père planta un long couteau entre les omoplates de son fils agenouillé.

Il paraît que les Espagnols sont fiers. Mais je vois qu'ils sont apparemment aussi très rancuniers.

18/12/2009

Paco..., de Jacqueline D.

Madrid est plein de garçons nommés Paco (Paco est le diminutif de Francisco) et l’on raconte en ville l’histoire du père qui vint à Madrid et fit paraître dans les petites annonces du Journal El Liberal les lignes suivantes : «  Paco, viens me voir à l’hôtel Montana mardi. Tout est pardonné. Papa. » A la suite de quoi il fallut mobiliser tout un escadron de la gendarmerie pour disperser les huit cents jeunes gens qui avaient répondu à l’annonce. Mais le Paco dont il s’agit n’a jamais vu l’annonce. Il y a longtemps qu’il avait quitté Madrid. Il apprit la nouvelle au journal télévisé du soir lorsque sa femme l’interpela de la cuisine le sourire aux lèvres. Il avait eu une longue journée de travail et il y avait un moment qu’il n’avait pas vu Maria se détendre et laisser de côté les soucis quotidiens. Il comprit très rapidement que le Paco en question n’était autre que lui, mais il n’en dit mot à sa femme.

Il se demandait pourquoi maintenant son père souhaitait reprendre contact. Il avait pourtant été très clair sur ses intentions s’il le revoyait.

1- Remémoration de ce qui s’est passé entre le père et le fils

2- Paco décide d’aller à Madrid

3- Rumination de Paco sur pourquoi maintenant

C’était sa survie à  lui qui était en jeu lorsqu’il avait décidé de fuir. Rester, c’était vivre sans dignité, c’était ôter la dignité à son père et à sa mère. C’était s’exposer quotidiennement à la honte, à l’humiliation. Il aurait dû, s’il avait voulu rester, assumer, répondre de ses actes. Et il en était incapable à ce moment-là.

Il avait d’ailleurs reproché à son père ce qu’il était lui-même devenu. Il était devenu haineux, accusateur, aveugle à la patience de ses parents. Il en voulait tellement à son père, pour ne pas s’en vouloir à lui-même, qu’il l’avait menacé le jour où il était parti. Et la facilité fut de le menacer, une fois de plus, de le réduire en bouillie. C’était la seule arme avec laquelle il avait appris à parler.

1- Le fils était un alcoolique qui déteste son père et sa mère.

2- Il décide de faire une annonce pour faire venir son père et se réconcilier.

3- Il raconte à sa femme son histoire.

Il eut beau tenter de dissimuler son trouble, Maria comprit qu’il était concerné par l’annonce. Il nia tout d’abord, mais les souvenirs le submergeaient. Et plus encore que les souvenirs, toute cette bouillie de haine et de culpabilité qu’il gardait au fond de lui, volcan de boue putride prêt à se réactiver au premier tremblement de terre. L’annonce en était un et Paco s’effondra.

Il refusa de raconter à Maria, mais il promit de le faire plus tard. Ils sortirent et marchèrent longtemps. Maria, pour la première fois, lui parla de son enfance. Au petit matin, Paco décida de faire passer une annonce : «  Viens, toi. Je t’attends ».